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Chave à la verticale : émotion vive et perte de repères

par Bruno Carroy 3 Octobre 2006, 14:46 Le bec dans le verre

Un ami, caviste de son état, a eu la gentillesse de partager avec nous sa toute récente dégustation verticale des vins du légendaire domaine Chave :

Autant une dégustation horizontale des grands crus 2003 de Bordeaux il y a quelques mois me laissait stoïque, quoi que très interpellé quand même, autant ce 27 septembre prenait pour moi des dimensions sans limite. Pierre, mon collègue, était dans le même trip que moi :

-« Je vais l’appeler, prendre rendez-vous, on profitera d’être dans le Rhône pour visiter deux ou trois autres producteurs... »

Injoignable le Chave !!!

« Je rappellerai demain, je finirai bien par l’avoir, bon là, ça devient un peut court » il faut dire que la femme de Pierre, enceinte jusqu’aux yeux, menaçait de faire vivre à ce dernier le plus beau jour de sa vie, devant le dilemme, y’ avais pas photo...

A une semaine du jour J, on s’est dit que l’on allait aborder la dégustation très spontanément, laissant les vins causer lors de la séance de débouchage et d’aération(autour de 16h00), comme des gosses qui découvrent un tamagoshi en creusant le sable.

« On les met dans quel ordre dégustation ? En vrai pro, on commence par les rouges, mais les gens ont un peu de mal avec cette pratique... »

« Moi, je fais comme pour moi, les rouges d’abord, ordre des millésimes selon mon évaluation de la qualité de ceux.-ci »

Après coup, et sans orgueil de ma part,  l’expérience et le vécu sont souvent les meilleures armes pour prendre une décision.

Quarante personnes avaient fait la démarche de participer à cette verticale, nous avons donc décidé de les partager en trois groupes dont Sébastien, Pierre et moi même avions la tâche de guider la dégustation.

Avec mon groupe, les rouges ont ouvert le bal, et le 2002 et sa robe violacée au disque à peine tuilé, donnait dès le premier nez des arômes floraux, épicés dont le réglisse complétait l’aspect aromatique à l’oxygénation. La bouche, nette à l’attaque,  faisait éloge de ses tanins soyeux et de sa texture fine à laquelle l’alcool donnait un volume intéressant. Un léger creux en milieu de bouche, comme un petit manque de jus, traduisait la faiblesse du millésime. La finale, sur le feu de l’alcool, témoignait d’une légère dissociation et nous fit conclure que deux années de cave seront nécessaires pour l’harmoniser l’ensemble.

Le choix du 1996 qui suivit, fut une sage décision : Dans sa robe carmin profond, un peu flou, aux reflets brun et au disque orangé, le vin présentait au nez des arômes tertiaires de thé fumé de Chine, de havane, d’eucalyptus et de cuir d’agneau, similaire au touché d’une finesse incomparable de la veste qu’une participante avait soigneusement déposée sur le dossier de sa chaise ! En bouche l’attaque tendre et séduisante fut rapidement perturbée par une acidité marquée, qui évoluait vers des tanins vifs et tranchants. La persistance aromatique n’était pas impressionnante et l’ensemble manquait de volume. Un vin encore loin de son apogée, malgré son aspect visuel et olfactif et qui grâce à l’acidité pourrait réserver de belles surprises sur trois à cinq ans d’évolution. A réserver aux amateurs de vins fins et légers.

2000 que nous connaissions comme « gentil » dans cette région, nous réserva une bonne surprise avec son rouge carmin foncé, au reflet à peine brun et au disque un poil tuilé similaire au 2002. Le nez, à l’intensité plutôt faible mais tout de même profond, n’offrait pas une palette aromatique très diverse et laissait l’impression d’un certain potentiel de garde. La bouche au touché ample et soyeux, presque crémeux et dont les tanins racés et fermes nous rappelait que nous n’étions pas dans le beaujolais, évoluait vers une belle sensation d’équilibre et  d’harmonie. Un millésime sur la structure et dont le fondu donnait déjà une émotion intense digne de l’événement, nous étions aux portes du bonheur malgré quelques esprits perturbateurs munis de leur portables dont j’avais à mon grand damne oublié de préciser que leur sonneries étaient indésirables pour cette Grand Messe !

La confirmation du bonheur se fit sentir avec le 2001 qui suivit : Robe d’un rouge grenat aux reflets violacés, légèrement flou, le disque présentait tout de même des notes tuilées claires. Le nez, profond et bouillonnant, nous fit voyager en orient : Une touche de cheminée froide laissait, après oxygénation, la place à la cannelle, au clou de girofle, au cacao et l’ensemble  joué par un orchestre philarmonique ! La bouche, tendre, fraiche et concentrée, nous fit basculer dans l’orgasme avant de nous brutaliser par son alcool puissant, ses tanins racés d’une trame même pas imaginable. Force et finesse se livraient un combat sanglant qui d’ailleurs fini dans un bain de sang sans révéler aucun gagnant ! La saveur était interminable...

Le 1998 qui suivit, nous ramena sur un terrain inconnu : Sa robe rubis clair de pinot brouillait les pistes. Brillant, limpide au disque bien tuilé. Le nez de fruit nous surprit ; framboise fraiche écrasée, notes lactiques et fumées, un peu sous-bois, nous étions à Chambolle Musigny ! La bouche, dont l’attaque basée sur la fraicheur,  faisait jaillir la groseille. De beaux tanins, fins et tendus, tenaient la note en continu. Longueur et  finale ponctuée par l’élégance de ce miracle ! J’étais presque essoufflé et ne comprenait toujours rien au style de ce Chave...,

1999, porta l’estocade : Rouge carmin flou aux reflets sombres et disque légèrement tuilé. Le nez, peu intense laissait présager un monstre endormi. Quelques notes de lichen, de ci et  de terre mouillée, de là, se faisaient tout de même entendre. La bouche, saisissante de franchise, donnait un plaisir tactile et d’ailleurs, je fermais les yeux pour mieux le percevoir. Un plaidoyer en faveur de la force, de la puissance, de la race, pas grand chose à dire...

Pendant ce temps, les blancs nous attendaient calmement au frais pour faire leur entrée sur les planches. Ce fut le 1997 qui prit la vedette dans une robe d’un bel or pâle aux reflets jeune cognac, parfaitement limpide et étincelant. Le nez était très intense, nous étions au cœur d’une pinède à croquer de la noix fraiche rôtie. La bouche était ample et riche, basée sur le volume et la densité, puis les arômes arrivaient en cavale : La noblesse de l’écorce de mandarine confite, la nostalgie de la pâte de coing, les notes à peine astringentes de la noix fraiche, une finale très longue dont l’acidité venait trancher dans l’opulente générosité. Un grand vin, a boire jusqu’à plus soif !!

2000 nous fit ensuite le chant de sa chaleur : Son doré clair, brillant et limpide, dégoulinait lentement sous forme de longues jambes d’un galbe fascinant. Le nez nous emmenait plus au sud avec ses arômes de poire fraiche et de massepain caractéristiques à la clairette. C’est en bouche que se révéla la chaleur du millésime sous diverses formes de gras de suavité de densité. Les arômes du nez revenaient en rétro-olfaction et prolongeait la bouche vers un dernier son de cor aux teinte anisées violentes. Magnifique !

1998 nous fit un tout autre morceau avec sa robe d’un jaune pâle aux reflets anis qui ramenait à la finale du 2000. Le nez, très exotique donnait son lot de mangue bien mûre, d’ananas juteux le tout guidé par je ne sais quelle main divine. L’attaque en bouche restait certes généreuse et ample mais la baguette du chef voulait une tout autre rigueur : L’acidité menait le ton, maitrisant parfaitement l’alcool qui pour le coup n’avait aucune répartie. Cette même baguette qui faisait sautiller longtemps les ananas et la mangue, était toujours présente. Un grand potentiel de garde et déjà l’étoffe d’un héro.

L’évocation seule du 1999 nous mit en condition de recevoir la dernière onction.

A ce moment de la dégustation, les esprits un peu flous par le trop vide des crachoirs, s’égaraient et malgré le brouhaha des discussions, pas toujours dans le sujet, il n’y avait pas obstacle à ma concentration : La robe or pâle soulignée d’un reflet à peine doré laissait place au nez somme toute discret, retenu et d’une grande finesse. Sensation de bombe à retardement. La bouche, splendide de luminosité, traduisait une droiture et une précision digne d’une mécanique d’horlogerie. Tous les éléments se côtoyaient avec harmonie. La frustration des arômes encore dissimulés fut vite oubliée face au touché exceptionnel de ce grand vin.

Chanceux nous avons été de pouvoir comparer ces dix vins, moment de divinité que chacun pu apprécier à sa manière. J’ai la sensation d’avoir eu accès à une certaine vérité sur ces vins. Il me reste cependant beaucoup à comprendre du Domaine Chave, ce que j’en retire est que l’homme laisse la place au vin en lui donnant la possibilité selon le millésime d’exprimer toutes les caractéristiques de l’année végétative sans jamais imposer un style. Les valeurs bassement humaines d’orgueil ou de domination sont reléguées au dernier rang, une belle leçon pour beaucoup d’entre nous. Merci Monsieur Chave pour ces émotions, cette chute libre, et cette perte de tous mes repères.

Marc Balzan

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