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Gaz au poivre VS Yquem 1935

par Bruno Carroy 6 Novembre 2011, 20:39 Le bec dans le verre

Comme dans les films hollywoodiens on va déjà raconter la fin, histoire de détendre neurones et synapses. 

Ca finit bien et il y a des gentils et des méchants. 

Carouge, 2h du matin, course poursuite entre les immeubles, allées sombres, recoins sans lumière, le pas est lourd, le souffle court. On se s’attendait pas à jouer au gendarme et au voleur. Le terrain de jeu n’est pas connu, le risque de se prendre une barre de fer en plein visage au prochain tournant est entré dans la réalité. Que faire si la chasse est bonne? Faudra-t-il mettre à mort ou l’animal sera-t-il le plus fort? Et d’abord pourquoi suis-je seul à courir entre ces immeubles. Faîtes-le tour que j’ai crié aux autres... C’est fou comme l’instinct collectif de la meute resurgit du fin fond des âges. Il faut rabattre, encercler, fatiguer. 

Ai-je vraiment l’intention de l’attraper? Tout cela est bien vain, et pourtant quelque chose s’est mis en branle, comme un switch, un interrupteur enclenché pour rien, mais dieu que cette lumière inutile est grisante. 

A l’origine, il y a probablement la frustration de rêves morts nés, une dignité bafouée, la peur omniprésente. Peur de manquer. D’argent, d’amour, de respect. La conscience de sa propre finitude. Des enfants mal-aimés à l’avenir incertain. L’identification à des modèles préfabriqués et interchangeables. Le désengagement des responsables. Une époque de compromis stériles. L’ignorance. De la chair à canon en puissance. Il en faut. 

Mais je m’égare... Simplifions: 3 jeunes salopards brisent la vitrine d’un magasin de vin pendant qu’une dizaine de personnes à l’intérieur s’adonnent tranquillement au culte de Bacchus. 

L1020802-copie-2.jpgFlash back.

C’est sur l’excellente initiative de Gilles Bogaerts, marchand de vin à l’enseigne 20G,rue Roi Victor Amé à Carouge (20 m du café de la plage et en face du restaurant Gabrien) que nous nous étions réunis, chacun muni d’une ou deux belles bouteilles à partager en compagnie d’un excellent repas préparé par Christophe, l’acolyte de Gilles: délicieux légumes cuits dans un bouillon sapide à souhait et accompagnés d’une super sauce verte (ail, huile d’olives, persil, et??), risotto au marrons et bacon, pièce de boeuf et purée de courge (enfin, ça ressemblait à de la courge mais je demanderai plus de précisions). Le tout cuisiné dans 3 mètres carrés.. Avec une plaque électrique... Sans oublier le fromage, la charcuterie artisanale et la tarte aux pommes. 

Les vins sont servis à l’aveugle et l’ordre de service est décidé dans un certain flou, vu que personne ne sait qui sont les vins...

Pour commencer un Sancerre Clos de la Néore 2009 d’Edmond Vatan sur le terroir de Chavignol. D’ailleurs, un participant évoque la possibilité que ce vin dégusté à l’aveugle puisse être un Sancerre issu  du terroir de ... Chavignol. Trop fort. On se sent petit parfois... Le nez est marqué par du végétal, de la fraicheur. Certains parlent aussi de notes miellées. Belle bouche dense et élancée qui va en crescendo et prend son envol en finale. Encore jeune et marqué par le millésime chaud 2009. Très beau blanc. 

L1020800-copie-1.JPGEnsuite, un Puligny-Montrachet 2006 de chez Carillon, très typé chardonnay de la Côte de Beaune, avec un beau boisé toasté, de la minéralité, bouche ample et longue. Peut-être un léger coté sec en finale (soufre?) mais beau aussi, bien qu’un ton en dessous du Sancerre pour moi. 

On reste en Bourgogne avec un Chevalier-Montrachet du Domaine Leflaive 1993 (merci Pierre-Henrii!!) à son apogée, émouvant comme le sontles vieilles dames avec de la malice au fond des yeux. Un peu hydromel au nez, une belle tenue en bouche, bien que le relief soit devenu un peu accidenté. Finale fragile et parfumée. Légère astringence. Un grand vin de gastronomie. 

Pour faire la transition avec les vins rouge j’ai apporté le vin d’amis vignerons en Valais, Marc Balzan et Andréa Grossman, le pinot noir «Le Clos» 2010. Personne n’arrive à le situer en Valais, on part plutôt coté Rhône nord (St. Joseph?) et cépage syrah. Le vin séduit tout le monde. C’est une belle bouteille en devenir. Les rendements étaient très très bas cette année là et la concentration en fruits est superbe. A noter que c'est un vin nature (bio, sans soufre, levures naturelles, pas de chimie) et que ça ne sent pas le bouc pour autant! Beau vin (carafé 4h avant). 

L1020804.JPGOn part ensuite, à nouveau, en Bourgogne avec un Ruchottes Chambertin 1999 d’Armand Rousseau. La robe est déjà très évoluée et le nez part un peu sur le moka à l’ouverture. Les fruits rouges arrivent ensuite, comme c’est souvent le cas avec les vins de Bourgogne un peu âgés. Beaucoup de finesse, de la dentelle, ample en milieu de bouche. Fragile, délicat en finale. Belle bouteille, à boire. 

Ensuite, on se fait mener en bateau par un vin qui évoque Bordeaux à tous.. On imagine un vin de la rive gauche, peut-être un St. Estèphe et peut-être un Cos d’Estournel? Ben non, c’est un Bandol 1983 du Château Vannières... Un vin rare et recherché. Bluffant! Région, cépages: rien à voir.. Boisé noble, nez mûr, touche de confiture de figues (c’était peut-être l’indice?), belle tenue en bouche, de la race. A boire mais sans urgence et un rappel à l’humilité.

L1020815-copie-1.JPGLe vin d’après est bien bordelais et en porte haut les couleurs: Château Ducru-Beaucaillou, St. Julien 1994. Grand vin, concentré sans lourdeur, fruité intense, structuré sans dureté, race et longueur. En résumé, sans fioritures ni effets de manche. Juste bien né, bien élevé et motivé.. 

On reste à Bordeaux avec un vin un peu plus évolué et tout aussi beau: Tertre Roteboeuf, St, Emilion 1995. Plus suave et plus en dentelle, avec une belle minéralité en finale. On croque le calcaire. Aristocratique, élégant, aérien. 

L1020816.JPGRetour en Bourgogne avec un beau bébé joufflu (le mien!) et prometteur: Chambertin Clos de Bèze 2008 du domaine Prieuré-Roch. De la classe, des arômes uniques qui tirent vers les baies sauvages, les fleurs, les épices, un boisé noble. Une bouche volumineuse, soyeuse, élancée. L’acidité est encore un peu mordante mais d’ici 4 ou 5 ans il n’y paraîtra plus. 

Bordeaux à nouveau avec une Mondotte, St. Emilion 2004. Un vin «de garage» que je n’avais jamais dégusté (merci Yanis!!). C’est peut-être pour ça que je suis partis en Espagne.. Mais j’étais pas tout seul :-)) Peut-être un Priorat? Le nez évoque la liqueur de fruit, la richesse, la maturité, le soleil... La bouche est dans un registre concentré. Seule la finale révèle une acidité et une minéralité qui pourrait nous ramener vers St. Emilion. Bon, les vignes sont plutôt sur de l’argile et du sable (si j’ai bien compris), d’où le coté puissant et riche? Vin expressif, mais je n’accroche pas. Pas trop envie de le boire. Question de goût. Ou peut-être «Bordeaux sur Bourgogne, C pas bô»?? ;-)) 

L1020818.JPGJe ressens la même chose avec un Barolo 1990 de Conterno Fantino. Les avis sont partagés sur ce vin et je fais partie de ceux qui le trouvent trop riche, trop concentré, avec un alcool trop marqué. D’autres adorent. Un grand vin certainement. Je le prends comme un exercice de style d’une époque et aussi comme la signature d’un millésime un peu exubérant. 

Fallait oser sortir une jeune Côte Rôtie à ce moment là, mais le 2007 de chez Jamet assure totalement avec un nez profond, ouvert, riche, concentré. Belle bouche dense avec le coté terriblement gourmand des belles syrahs. Beau vin, un de plus! 

L1020806.JPGOn enchaine (plus peur de rien!) avec un Pommard les Pézerolles 1992 de chez De Montille. On part un peu à droite et à gauche, avec un penchant pour le sud.. Mais un dégustateur présent a tout de même de suite identifié le pinot. Bravo! Bon, pas trop enthousiasmé par ce vin, un peu froid, brin austère. On sent un millésime faible pour les vins rouges en Bourgogne. C’est certainement un vin à ne pas mettre en comparaison mais plutôt à mettre en scène comme soliste avec de joyeux ris de veau pour public. 

Bourgogne toujours à l’honneur avec un Vosne-Romanée Beaumont de Charles Noellat, millésime 1964.. La robe est très évoluée, le vin est encore debout mais, selon moi, manque d’éclat et de structure. Un peu éteint. 

Un blanc arrive à l’aveugle (même pas peur!). Un peu fluet et dissocié (pour certains d’entre-nous), peut-être pas un bon jour pour lui ou peut-être pas à la bonne place ou peut-être aussi nos papilles qui calent... C’est un Hermitage de chez Chapoutier 2001. 

L1020822-copie-1.jpgPuis arrive le dernier vin, Yquem 1935... 

Le niveau de la bouteille est bas, bien 7 ou 8cm en dessous de l’épaule. La couleur est topaze, selon un dégustateur. En tout cas on a dépassé le stade ambré et on tire vers des notes plus brunes. Le nez est splendide avec une oxydation noble, des notes d’eau de vie de fruits, de coing mais aussi des senteurs boisées et d’autres odeurs non identifiées. C’est profond et magique. Un vin de méditation. En bouche, c’est une caresse... 

Mais voici que le temps de la douceur laisse brutalement place au temps de la violence. De jeunes idiots devant la porte ouverte du magasin. La bêtise gravée sur le visage (il fut un temps je pensais que tout le monde était intelligent, à sa façon. Ca fait un bail que j’ai compris mon erreur..), ils refusent que la porte se ferme devant eux - une de trop?- Et cette porte ils la brisent, à coup de pieds. La vitre vole en éclats. C’est le temps du chaos. Un «des nôtres» démarre en trombe, suivi d’un autre, suivi de votre serviteur - dubitatif- Le premier en rattrape un au milieu d’une foule boutonneuse attroupée devant un troquet carougeois, et... se fait gazer en pleine face. Le deuxième subit le même sort. Efficace le gaz au poivre. L’individu brandit sa bombe, provoque la foule, avant de détaler vitesse grand V. Je le suis, à distance, vite rejoins par un des gazés (belle santé!) et 2 gars de l'équipe du Chat Noir (bar à concert réputé). 

On le l’attrapera pas. Tant mieux. Seul le sang du Christ aura coulé. 

Yquem 1-0 

Un grand merci à Gilles et Christophe pour l'organisation et aux autres participants pour les belles bouteilles et la bonne humeur! 

 

BC

 

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